Le jour où la police gardera la paix des ménages Imprimer

Libération - 14/12/09

Par PHILIPPE HUNEMAN Philosophe, chargé de recherches au CNRS et à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST)

Un «mariage gris», la dernière trouvaille sémantique du ministre de l’Immigration, est évidemment, un demi-mariage blanc. Alors que ce dernier découle du consentement des deux parties à souscrire à une fausse union afin que l’une d’elles obtienne des papiers, il y a mariage gris lorsqu’une seule des parties est informée de ce but du mariage et, ses papiers en poche, quitte l’union avec quelques bénéfices collatéraux - une demi-maison, par exemple.


L’absurdité du concept consiste en ceci que très généralement tout couple inclut la possibilité que l’un des deux s’unisse à l’autre pour une autre raison que celle qu’il donne, laquelle est en général quelque chose comme l’amour. Combien de couples où un homme épouse une femme pour son argent ou ses honneurs et la quitte lorsqu’il a tout pris (ou parfois même l’inverse) ? Le mariage gris tombe évidemment sous le concept qui définit aussi bien tous ces cas pathétiquement banals, sauf qu’au lieu d’argent, de beauté ou d’appartement à Douarnenez, il s’agit de carte de séjour. Criminaliser cela impliquerait donc de criminaliser une bonne partie des unions célébrées.

C’est le lot de toutes les relations humaines et sentimentales d’être exposées aux malentendus, aux manipulations, aux erreurs d’adresse, aux stratégies retorses. La boutade de Lacan, «aimer c’est donner ce qu’on n’a pas à qui n’en veut pas», résume la chose. Et à ces malheureux qu’on délaisse après avoir profité de leur identité française, le bon sens répond avec raison qu’ils doivent s’en prendre à eux-mêmes. En effet, corrélativement à ces manipulations, à ces stratégies auxquelles l’époux et l’épouse ont toujours recours pour obtenir de l’autre ce qu’il en attend, les individus sont aussi censés être dotés de facultés de détection, de décryptage de signes. Et souvent, en l’espèce, les signes sont grossiers : croirait-on que le nonagénaire époux d’Anna-Nicole Smith pensait qu’elle l’aimait pour sa fibre poétique ou son corps sculptural ? Si chacun est responsable de ses actes, il ne peut se voir imputer le manque de clairvoyance ou l’aveuglement volontaire qui conditionnent du côté de l’autre l’essentiel de ces conséquences.

Indécidabilité de la responsabilité comme opacité des intentions relèvent de l’essence même des relations affectives : depuis que les sentiments existent, les humains les ont utilisés pour obtenir des autres ce qu’ils en escomptaient. Vouloir introduire le juridique ici revient à rendre criminelle la totalité même de l’affectif. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’exploitation de la fascination ou de la crédulité des autres soit légitime. Mais des cadres juridiques définissent déjà ces cas - à l’exemple de la législation sur les sectes. L’idée même de mariage gris comme délit est tout autre, qui impliquerait d’assimiler crime et affectivité.

Il est certes consensuel de critiquer le ministre. Mais l’enjeu est un nouveau consensus qui dépasse les oppositions gauche-droite et dont le stupide mariage gris n’est qu’une illustration. Après plusieurs tribunes et un clip télévisuel sur le sujet, une commission parlementaire neutre vient en effet de déposer un projet de loi sur la «violence psychologique» envers les femmes. Un mari répétitivement dépréciant, insultant, rabaissant, chagrinant sa femme, serait un «violent psychologique» et un criminel. Or, dès lors que je me mets en couple, je prends la responsabilité d’avoir une relation avec un autre dont j’ignore ce qu’il me veut au fond - et lui de même. De la sorte, j’admets la possibilité d’une suite de l’histoire qui ne serait pas du tout celle que j’attends, y compris par l’attitude dépréciative ou hargneuse du ou de la partenaire. Me revient aussi la responsabilité d’y rester. Aucune relation affective ne va sans un minimum d’actes et d’attitudes par lesquels je veux agir d’une manière ou d’une autre sur les sentiments de l’autre. Inversement, j’accepterai aussi de lui des choses que je n’accepterai pas d’un autre, parce que l’affection est dans sa nature même sujétion.

L’essentiel, c’est que commencer une relation amoureuse entraîne de souscrire en conscience à cette possibilité-là. Le psychanalyste Jean-Claude Lavie intitulait un de ses livres L’amour est un crime parfait, parce qu’aimer l’autre incite à exiger l’infini comme prix de cet amour, et donc s’estimer fondé à lui faire payer tout manquement à cet infini sans devoir subir de sanction en retour. Qui n’accepte plus ce prix de l’amour (l’amour donné et l’amour reçu, cela s’entend) doit s’extraire de la relation amoureuse ; s’il ou elle n’en sort pas, alors cela peut relever de la psychanalyse ou de la psychothérapie, certainement pas de la justice. Et si la loi sanctionne la violence physique, c’est qu’il existe une limite à l’amour comme crime parfait, limite définie par cette violence même.

Voilà pourquoi l’initiative de celui qui aux yeux de la gauche reste le méchant numéro 1 s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus général de judiciarisation de l’intime et de déresponsabilisation profonde des individus. Violence psychologique de l’homme d’un côté, tromperie exercée par l’étranger à l’encontre du citoyen français de l’autre : nos nouveaux croisés du droit veulent transformer des possibilités funestes inscrites dans la nature de la relation sentimentale, et que le sujet prend la responsabilité d’accepter, en une simple dissymétrie victime-criminel (l’un et l’autre, curieusement, relevant d’un type anthropologique : femme et Français sont victimes, homme et étranger sont criminels).

Nous voyons célébrée, sur plusieurs rivages éloignés, une même et catastrophique idée : affects et sentiments sont une très belle chose, et seuls les autres sont responsables des dommages qu’en aimant, en nous liant ou en épousant, nous pourrions éprouver, même s’il ne tient qu’à nous d’y mettre fin, ou simplement de les prévoir. Rassurante certitude : dans les feux de l’amour nous savons maintenant qu’il y a un pyromane et un(e) supplicié(e), mais celui (celle)-ci n’a plus longtemps à attendre pour que la justice et la police viennent le (la) sortir de ce mauvais pas.

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